Sébastien ABIS est directeur du club DEMETER, un écosystème dédié aux enjeux agricoles et alimentaires à horizon long terme. Il est également chercheur associé à l’IRIS, enseignant, auteur et chroniqueur TV.
Maïsadour : En quoi l'agriculture est-elle d'actualité ?
Sébastien Abis : L’agriculture est à la croisée de nombreux enjeux.
Elle est tout d’abord essentielle à notre sécurité alimentaire : le monde se transforme en permanence, mais l’alimentation reste un sujet universel.
Elle est aussi au coeur des équations climatiques. On doit faire des transitions, réduire nos émissions carbone tout en poursuivant notre développement.
Enfin, l’agriculture touche aussi aux problématiques de santé : santé des végétaux, des animaux, des êtres humains, des écosystèmes, de la planète plus largement. Tout est lié, à l’image du concept « One Health » (une seule santé).
M : Comment doivent y répondre nos politiques européennes ?
S. A. : Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’agriculture européenne a permis d’avoir un projet collectif de développement, d’intégration et de convergence. Elle a eu comme principal objectif de mettre les citoyens en sécurité. Notre géopolitique est fortement agricole, à l’image de la Politique agricole commune (PAC).
Aujourd’hui, l’Europe doit s’adapter à un monde nouveau, où elle est moins centrale. Mais elle a aussi de vrais atouts. Il faut garder l’agriculture comme un socle important de notre unité. Nous devons être fiers de nos valeurs, de nos systèmes et il nous faut le réaffirmer.
« A l'échelle de la France, le coût actuel de la PAC est de 13 euros par habitant et par mois.
Le consommateur le sait-il ? Serait-il prêt, demain, à payer ce forfait mensuel pour soutenir le travail des agriculteurs ?
Ces 13 euros lui permettent d'être en sécurité alimentaire, tout en bénéficiant, par exemple, de l'aménagement permanent des territoires ruraux et de bioénergies. »Sébastien Abis
M : Quels sont ces atouts ?
S. A. : Notre histoire européenne n’est pas monochrome. Nous avons une richesse et une diversité extraordinaires parce que les histoires agricoles européennes sont différentes : les climats ne sont pas identiques, les agriculteurs n’ont pas envie de produire la même chose… On ne peut pas imaginer que demain, du Portugal à la Pologne et de la Belgique à l’Italie, on mange et on produise la même chose. Ça n’aurait pas de sens. Cela se fait au bénéfice des consommateurs, qui ont des produits d’une très grande variété.
Dans cette diversité de systèmes agricoles, il y a cependant la même volonté de répondre aux aspirations de la société. Un modèle fait de durabilité forte sur le plan social, environnemental et
économique, mais aussi démocratique.
Cette unité dans la diversité est peut-être notre plus grande force par rapport aux autres puissances agricoles mondiales. Et celles-ci l’ont bien compris, puisqu’elles s’inspirent souvent de ce qui est fait sur notre continent.
« L'agriculture du futur doit être plus durable, mais aussi apporter de la constance. »
Sébastien Abis
M : Comment imaginez-vous l'agriculture du futur ?
S. A. : L’agriculture doit être à la fois robuste à court terme, parce qu’il y a des besoins immédiats, mais aussi robuste à long terme, car il faut faire évoluer les pratiques pour tenir compte d’un monde plus peuplé, plus chaud, parfois plus nerveux, plus fragmenté, avec des inégalités qui persistent.
Cette agriculture doit être plus durable et régénérer la nature, mais aussi apporter de la constance. Produire avec stabilité va devenir un défi de plus en plus difficile. Or, de cette stabilité de performance des exploitations dépendra leur pérennité et leur développement.
L’Union européenne emploie souvent le terme de « compétitivité durable ». Il est en effet essentiel de conjuguer ces 2 aspects. Pour investir dans le vert, vous ne pouvez pas être dans le rouge économiquement. Il n’y a pas de sécurité alimentaire pour les citoyens sans sécurité économique pour les producteurs.
M : Comment les agriculteurs doivent-ils s'y adapter ?
S. A. : Pour aller chercher cette compétitivité durable, les agriculteurs vont devoir diversifier leurs productions, mais aussi être polyvalents pour compléter leurs revenus. Peut-être même rendre des services extra-agricoles (production d’énergie, aide aux populations…) pour contribuer au dynamisme des territoires ruraux. Cette compétitivité durable passe aussi par savoir rendre son entreprise transmissible et l’innovation joue un rôle central pour le permettre.
« Le système polyculture-élevage coche les cases d'une diversité gagnante, pensée sur le moyen-long terme »
Sébastien Abis
M : Le modèle polyculture-élevage est-il une solution ?
S. A. : Je ne pense pas qu’il y ait un modèle unique, uniforme, qu’on pourrait dupliquer partout comme une solution merveilleuse. Les agriculteurs ont besoin d’être libres dans leur entreprenariat, selon le territoire où ils se trouvent, les tendances de marché, les opportunités ou les menaces.
Cependant, comme je l’ai dit, la diversité et la complémentarité des activités est essentielle pour assurer la résilience et le développement des exploitations. Le système polyculture-élevage est mis en avant à juste titre, parce qu’il coche les cases d’une diversité animale-végétale gagnante et pensée sur le moyen-long terme. L’agriculture produit sur le court terme, mais elle a aussi besoin d’une vraie vision de moyen-long terme.
M : Le thème central de notre Assemblée Générale était l’agriculture régénératrice. Que signifie ce terme pour vous ?
S. A. : Les techniciens et agronomes sont mieux placés que moi pour le définir. Dans cette notion, j’intègre la nature et tous ceux qui y vivent. Il est donc question de bien-être animal, mais aussi bien-être des agriculteurs : leur revenu, leur fierté de faire ce métier, leur reconnaissance par la société dont ils sont un protagoniste majeur. C’est une combinaison de multiples aspects et pas seulement un objectif tourné vers la nature.
M. : Que retenez-vous de notre Assemblée Générale ?
S. A. : Notre société va devoir apprendre à vivre dans des situations plus instables, volatiles, incertaines, ce que le monde agricole connaît, hélas, déjà. Dans ces situations, nous voyons à quel point ce monde agricole est agile, pragmatique et porteur de transitions qui bénéficient à tous.
Ces dernières années, on avait oublié à quel point les agriculteurs sont au cœur de nos besoins de vie et de bien-être. Il est important de rappeler que le monde agricole n’a pas attendu ces dernières années pour essayer de s’améliorer. L’essence même de l’agriculture, c’est de mieux faire qu’avant.
Propos recueillis en interne par Maïsadour