« FACE AUX DÉFIS ACTUELS, MAÏSADOUR EST UN ACTEUR INDISPENSABLE » (INTERVIEW)

GROUPE MAÏSADOUR
Agroclimatologue très suivi sur les réseaux sociaux et grand invité de La Ferme du Futur en 2022, Serge Zaka relie données climatiques et données biologiques pour dessiner l'agriculture de demain. Son message au Sud-Ouest : anticiper dès aujourd'hui, sans céder à l'illusion d'une solution miracle.

Maïsadour : Vous dirigez Agroclimat 2050, un bureau d’études spécialisé dans la modélisation du monde agricole face au changement climatique. En quoi consiste votre métier ?

Serge Zaka : Mon métier consiste à relier les données du changement climatique, issues des modèles du GIEC*, aux données biologiques, issues des centres de recherche. Prenez le maïs : on connaît sa température de début de croissance (env. 10 °C), sa température optimale (env. 30 °C) et sa température maximale (env. 42 °C en irrigué, 40 °C sans irrigation). Pour le canard, l’ITAVI a établi des équations sur le stress thermique, qui donnent la vitesse de perte de croissance musculaire ou de ponte selon la température.

*Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) est l’organisme des Nations unies chargé d’évaluer les connaissances scientifiques, techniques et socio-économiques sur le changement climatique afin d’éclairer les décideurs publics.

M : Vous travaillez sur une projection à horizon 2050 pour l’agriculture. Pourquoi des délais si longs ?

S.Z. : Parce que les délais agricoles sont longs. On travaille sur du vivant, sur des cycles annuels. Si vous passez à une agriculture de conservation des sols, le déséquilibre du sol (et le déséquilibre économique qui l’accompagne) dure entre deux et sept ans selon le type et la profondeur du sol.

Et si on change de filière, il faut préparer toute la chaîne derrière : acheteurs, transformateurs, stockage et consommateurs. Préparer l’agriculture de 2050 ne se fera pas d’un claquement de doigts.

Champ maïs

M : Le changement climatique engendre beaucoup d’inquiétude pour la culture du maïs dans le Sud-Ouest. Faut-il craindre sa disparition ?

Pas du tout. Le maïs ne disparaîtra pas du Sud-Ouest en 2050, mais il va se concentrer sur les terres irriguées et profondes, là où les rendements et la rentabilité restent les plus intéressants.

Sur les sols superficiels et non irrigués, dans les plaines sèches de la vallée de la Garonne ou certaines zones du Gers par exemple, le maïs deviendra de plus en plus instable économiquement. Sur ces terres là, le pois chiche, la cacahuète, le tournesol, le maraîchage ou l’olivier ouvrent d’autres voies. Le sorgho est prometteur, mais sa génétique est moins avancée et sa qualité nutritionnelle pour l’animal n’est pas la même.

M : Cela implique un changement important dans l’approche en matière de culture.

S.Z. : On se plaint des pertes de rendement parce qu’on imagine que l’agriculture restera identique : mêmes variétés, mêmes espèces, mêmes filières, dans un climat qui change.

En 2050, le climat du Sud-Ouest ressemblera à celui de l’Espagne. Or l’Espagne produit énormément de fruits et de légumes, et reste très présente sur la scène agricole internationale. On ne peut donc pas dire qu’on ne pourra plus rien faire. On peut adapter les filières, par exemple aller davantage vers l’arboriculture et le maraîchage.

« Face aux défis actuels, Maïsadour est un acteur indispensable : la coopérative a une puissance économique, territoriale, des connaissances agronomiques pointues et une vraie capacité à expérimenter sur le terrain. Un agriculteur seul ne peut pas être à la fois commerçant, agronome et politique. C’est une voix collective qu’il faut ».

M : Le changement climatique pose également la question de l'accès à l'eau.

S.Z. : La vraie caractéristique du changement climatique en France, c’est l’instabilité. Le cycle de l’eau est accéléré dans les deux sens. La question des réserves d’eau est un point clé. Le pire modèle, c’est celui de Sainte-Soline : puiser dans les nappes phréatiques pour irriguer sur des paysages peu arborés. Mais le Sud-Ouest a la chance d’être vallonné. On peut très bien envisager des retenues collinaires, plus petites, qui font tampon entre excès et déficits.

Sans réserve d’eau dans le Sud-Ouest d’ici 2050, la production souffrira et pourrait décliner. Avec, on peut stabiliser la rentabilité. Et on a besoin des agriculteurs, pour stocker du carbone, entretenir les paysages et lutter contre le risque incendie.

M : Votre travail de projection permet-il de dégager une culture qui saurait s’adapter aux tourments climatiques et garantir une rentabilité aux agriculteurs ?

S.Z. : La culture magique n’existe pas. Ce sera toujours un compromis. Et quand il n’y a pas de culture magique, c’est la diversité qui fait la force. Des dates de floraison décalées, pour qu’une canicule ne fasse pas tomber toutes les cultures en même temps. Des cultures plus ou moins résistantes selon l’eau disponible. Si tout le monde se rue sur la même culture, on crée immédiatement une décorrélation entre ce qu’on produit et ce qu’une filière encore immature peut absorber.

M : Toutes ces transitions ont un coût qu’un agriculteur peut difficilement supporter.

S.Z. : C’est tout le problème : l’agriculteur prend le risque financier tout seul. Or l’anticipation ne peut pas venir de lui seul.

Les industries agroalimentaires peuvent venir financer des tests, certains distributeurs l’ont déjà fait sur la formation et l’expérimentation. Mais surtout, ce risque doit être partagé par le politique. Passer à une agriculture de conservation des sols, c’est rendre des services qui dépassent l’exploitation : stocker du carbone, rendre les sols plus résilients. C’est un héritage qu’on laisse à nos enfants.

Serge Zaka FDF 2022
Grand invité de la première Ferme du Futur, organisée par Maïsadour en 2022, Serge Zaka est convaincu de l’utilité des nouvelles technologies dans le métier d’agriculteur.
« Mon métier lui-même, l’agroclimatologie, c’est de la modélisation, du calcul, parfois de l’intelligence artificielle.
L’agriculture de précision, ces tracteurs qui donnent un rendement direct à l’écran selon le type de sol, c’est extrêmement précieux pour mieux connaître son terroir. Et les agriculteurs sont attachés à leurs machines, ce sont de grands enfants. Les priver de ces outils, ce serait priver le métier d’une attractivité dont il a besoin, alors qu’on perd déjà des agriculteurs dans le Sud-Ouest.
En revanche, le 100% technologie n’est pas acceptable : si c’est pour rester à manger des chips en regardant un robot travailler le champ, on perd la notion de terroir et la passion de la terre. »

Propos recueillis par Maïsadour

Serge Zaka

Serge Zaka

Trentenaire d’origine libanaise, installé dans l’Hérault, Serge Zaka est l’agroclimatologue le plus suivi de France, avec une forte présence sur les réseaux sociaux où il vulgarise les liens entre climat et agriculture, notamment pendant les épisodes de canicule. A la tête d’Agroclimat 2050, il modélise des solutions durables pour l’agriculture de demain. Également passionné chasseur d’orages, il a été primé pour ses nombreuses photographies météorologiques.

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